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Dire Oui à ce qui est ~ Chapitre II : Lying au Rozet

Publié le par Alain Bourguignon

La vigilance à la surface, ici et maintenant, pour adhérer au courant de la vie va de pair avec un travail particulier, en dehors du courant de la vie, pratiqué sur l'inconscient. A certains moments, de même qu'on se retire de la vie pour s'immobiliser et méditer, il faut se retirer de la vie, du moins d'une certaine forme de la vie, pour aller directement à la source de ce mental, et cette source se trouve dans chitta, dans l'inconscient.

Arnaud Desjardins, "Le Vedanta et l'inconscient"

On taxe souvent la méditation d'être une forme de repli sur soi, de nombrilisme égocentrique. C'est, je pense, la plus grossière erreur que l'on puisse faire. Comme l'explique cette petite citation d'Arnaud Desjardins, il y a, gravitant autour de la méditation, deux travaux distincts, et contradictoires en apparence, mais qui vont de pair. Or, ces deux travaux sont à l'extrême opposé de l'égocentrisme, ils en sont des antonymes, puisque les deux visent justement à la remise en question de l'égo lui-même. Rien que ça.

Le premier travail, "la vigilance à la surface", c'est (selon moi) exactement la méditation de la pleine présence, pas dans l'assise seulement mais au quotidien, à chaque instant. Plutôt qu'une fermeture sur soi, c'est au contraire la plus belle ouverture qui soit (du moins on s'y entraîne), on s'ouvre à tout, absolument tout ce qui est, ici et maintenant, au bon comme au mauvais. On y développe notre réceptivité, notre écoute de l'autre, ainsi que notre disponibilité. C'est peut-être la plus belle et la plus simple méthode pour s'éloigner de l'égocentrisme.

Le second travail, celui dirigé vers la source, vers l'inconscient, paraîtra encore plus nombriliste aux yeux de celui qui n'a jamais dépassé ses préjugés. Ce qui fait notre personnalité c'est notre passé, c'est notre histoire. Or si dans notre histoire il y a eu des événements chargés en émotions, il y a souvent des chances que pour se protéger on en ait refoulé une partie. Cette partie est alors toujours présente en nous, et elle continue d'influer sur notre fonctionnement, sur notre esprit, et donc sur notre personnalité. Le but des deux travaux dont on parle, c'est, à terme, de se libérer de toutes ces parties refoulées, de tout ce qui conditionne notre existence, pour trouver la Liberté avec un grand L. Dans le premier travail, celui de la pleine présence à tout instant, si l'on reste attentif, ces choses enfouies en nous vont, tout doucement, refaire surface : bulle après bulle, elles vont se libérer. Mais parfois, une bulle plus grosse que les autres va émerger, et comme autrefois, elle sera peut-être tant chargée en émotions qu'on aura du mal à la laisser passer, à la libérer : elle sera un obstacle sur notre chemin. Dans ce genre de cas, on peut alors s'adonner, temporairement, au deuxième travail, un travail plus ciblé et plus en profondeur, qui va nous fournir la force nécessaire pour libérer cette grosse bulle. Dans ce travail, temporaire je répète, on choisit de ne plus s'ouvrir à tout ce qui est, on se ferme surtout de l'extérieur, source potentielle de distraction, pour se centrer vers l'intérieur : notre corps et nos pensées-émotions. Alors ainsi, on peut (ma métaphore dégénère ici) couper la bulle à la racine.

Lying et Vedanta

Dans ce second article, suite à cette looooongue introduction, je voudrais vous parler du Rozet, et de cette pratique qu'est le "lying", qui entre dans le cadre du second travail, le travail sur l'inconscient. Mais avant de lever le voile là-dessus, je vais commencer par une brève présentation de l'origine de tout ça, pour situer le contexte : car ici, nous sortons quelque peu du Bouddhisme.

Le "lying", "être allongé", est une pratique effectuée par le disciple en relation directe avec un maître, qui le guide et l'oriente dans celle-ci. Le maître en question auprès duquel j'ai effectué ma semaine de lying est Jean-Pierre Mongeot, avec la collaboration de sa compagne, Anne-Sophie, qui est Lama Dényi à Karma Ling. Cela s'est passé chez eux, dans leur maison au Rozet, dans le Doubs, dans le Nord du massif du Jura. Jean-Pierre a été le disciple d'Arnaud Desjardins, un français ayant effectué une longue quête spirituelle dans les pays d'Asie, et qui en a rapporté de très beaux reportages concernant les traditions comme le Bouddhisme Tibétain, le Bouddhisme Zen, l'Hindouisme et le Soufisme. Il fut lui-même le disciple d'un maître Indien réalisé, Swami Prajnânpad, qui lui a transmis l'art du lying. Le lying s'inscrit dans le courant de l'Adhyatma Yoga (littéralement "yoga en direction du Soi") de l'Ecole de l'Advaita Vedanta, l'Ecole du Vedanta basée sur la non-dualité - la tradition du Vedanta étant elle-même issue de l'Hindouisme. Tout ça pour dire, en bref, que le lying s'inscrit dans une tradition plus vieille que notre bon vieux Christianisme, et que bien que le terme en lui-même soit moderne, il ne s'agit en tout cas pas d'une pratique New Age ou un truc du genre. Et à nouveau, ce n'est pas une secte non plus ! Réjouissons-nous.

Voilà pour la courte mise en contexte. Bien qu'elle soit brève, j'espère qu'elle n'est pas (ou pas trop) erronée !

Le Rozet

Je vais encore laisser un peu planer le mystère concernant le lying, pour vous présenter maintenant le déroulement et le fonctionnement de cette semaine au Rozet.

Tout d'abord, le Rozet est situé dans un cadre naturel vraiment inspirant, dans les collines du Nord du massif du Jura. C'est particulièrement propice à une retraite, afin de se tourner vers l'intérieur. Au Rozet, on est les 90% du temps en silence : ce n'est pas qu'il soit interdit de parler, mais c'est une règle qu'il vaut mieux respecter si l'on souhaite que notre semaine de lying soit fructueuse. Car la parole, qu'on a l'habitude de tant chérir, et bien qu'elle soit après tout très utile, reste pour la plupart d'entre nous une distraction qui disperse notre attention, et nous permet de cacher certaines choses intérieures qui sont dérangeantes : le silence est révélateur de notre univers inconscient. Tous les repas se font sans parler, et on ne bavarde pas au cours de la journée. A l'exception de la pause thé de 16h, le seul moment d'échanges entre nous. De la même manière, pour éviter toute compensation, toute fuite, on est invité à suivre les principes suivants : pas de téléphone (désolé papa ! :-) ), pas d'ordinateur, pas de musique, pas d'exercice physique (marche méditative exceptée), pas ou peu de lecture (en tout cas concernant seulement les Enseignements), pas trop de manger et pas trop de dormir. Cela fait, mises bout à bout, un sacré paquet de privations. Et bien que la vie soit très confortable dans la maison au Rozet, être ainsi privé de tout moyen de fuite peut s'avérer bien difficile. L'ennui, tout comme le silence, est un puissant révélateur. On est face à soi-même, et c'est cela qu'on cherche.

En plus de ces privations, il y a un certain nombre de choses mises en place dans le programme de la journée. A 7h du matin, on commence par une demi-heure de méditation guidée. L'heure d'avant le déjeuner, on fait une marche méditative (chacun de son côté) à l'extérieur, pas pour s'offrir un break, mais en continuant d'être attentif à ce qui se passe en nous. Dans l'après-midi, on écoute parfois un enseignement d'Arnaud Desjardins. Et, tous les jours, on passe aussi une heure ou deux à l'accomplissement de Sévas, qui sont des activités de participation à la vie de la communauté : cela peut être du ménage, de la cuisine, du service de table etc. Mais ce n'est pas tant pour l'utilité de la tâche en elle-même qu'on doit l'accomplir, que pour le fait que ça peut également être très révélateur de notre monde intérieur. Par exemple, pour quelqu'un qui comme moi a une certaine peur du regard des autres, il y a de fortes chances pour que cette peur se manifeste pendant qu'on fait la cuisine, pour peu qu'on le fasse dans l'attention.

Toute cette structure amène donc les conditions favorable à la pratique du lying.

Le lying

Le lying est donc une "pratique", pratique guidée, consistant en un travail sur l'inconscient. Un travail de libération. On pourrait l'apparenter à une forme de thérapie, ou de développement personnel, mais ce serait réducteur, incomplet. Le lying s'inscrit dans la tradition du Vedanta, donc dans un contexte de quête spirituelle, c'est une aspiration à la Liberté Ultime qui sous-tend la motivation. Nous aspirons tous au Bonheur, et dans notre poursuite de celui-ci, on a le droit de l'exiger dans sa forme la plus complète. On a le droit de vouloir le gateau complet, et pas seulement une part. La thérapie, le développement personnel, cela revient à ne prendre qu'une part du gateau, à ne faire que la moitié du chemin.

Toutefois, le maître d'Arnaud Desjardins, Swami Prajnânpad, a expliqué : "Vous ne pouvez pas passer de l'anormal au supranormal. D'abord normal, ensuite supranormal." Avant de prétendre à la Liberté sous sa forme la plus pure, la libération de la prison qu'est notre égo, notre moi ; avant cela il faut accepter notre moi dans sa totalité, et avec l'honnêteté, la transparence la plus complète. Accepter tout ce qu'on a jusque là refoulé, refusé, mais qui est pourtant là. C'est ici qu'intervient le lying.

Tous les jours, à un horaire variable, nous avons une séance individuelle de 45min de lying avec Jean-Pierre. Cela commence par un court entretien avec lui, pour discuter des choses en nous qui ne nous plaisent pas, nous font souffrir ou nous bloquent, et ainsi donner une orientation au lying. On s'allonge ensuite sur le matelas. Et avec l'aide de Jean-Pierre, on va essayer de prendre appui sur ce qui est, ici et maintenant, pour se diriger de plus en plus profondément dans l'inconscient. Pour cela, il faut mettre les pensées de côté. "Le mental est le menteur", nous dit-on. C'est lui qui permet que ce qui est refoulé le reste, il et habile et a plus d'un tour dans sa poche. Si on cherche à libérer ce qu'il retient prisonnier, naturellement ça ne va pas lui plaire, et il va tout mettre en oeuvre pour faire échouer le processus. "Non, ça c'est normal, ça on peut l'expliquer", "non, il n'y a rien", "je suis incapablede trouver quoi que ce soit !" : ça peut être des pensées comme ça.

Mettant le mental de côté, doucement on rentre dans les sensations du corps, on est attentif à nos émotions, ainsi qu'aux images, aux souvenirs qui peuvent émerger. Car tout ceci est étroitement interconnecté : les émotions sont attachées aux souvenirs, et elles s'expriment à travers le corps (spasmes, crispations, accélération du rythme cardiaque et respiratoire, chaleur, noeuds dans le ventre etc.). Si une émotion a été refoulée suite à un traumatisme, par exemple, elle va continuer - bien qu'on n'en soit pas conscient - à chercher à s'exprimer ; et si on peut perdre toute trace du souvenir ou de l'émotion, en revanche il y aura toujours des manifestations à travers le corps. Ca peut être très discret, passer inaperçu, puis ça peut prendre l'ampleur, ça peut même se transformer en maladie. C'est pourquoi, dans le lying, on met surtout l'accent sur les sensations du corps. On décrit tout ce qui se passe, et Jean-Pierre va nous orienter. Il va nous inviter à laisser la ou les sensations s'exprimer librement à travers le corps, à leur laisser toute la place : il ne faudra pas ici tenter de se calmer, de se relaxer, car cela bloquerait au contraire l'expression des sensations. Si elles sont libres, qu'elles prennent l'ampleur de ce qu'elles sont réellement, alors peut-être l'émotion qui y est liée va refaire surface, et avec elle le ou les souvenirs qui s'y raccrochent ; et, s'il y a un noeud-racine, peut-être parviendra-t-on jusqu'à lui. Ainsi, si on remonte jusqu'à un traumatisme, alors on va pouvoir le revivre, le reconscientiser, et ainsi débloquer l'émotion intense, et à terme s'en libérer. Mais il faudra la revivre : elle sera tout aussi douloureuse que dans le passé, et cela sera un processus très inconfortable. De nombreuses personnes peuvent en témoigner !

Mais assez de généralités. Le lying est un procédé toujours unique, en fonction de chaque personne et de chaque émotion.

Témoignage

Je vais donc, en guise de conclusion, évoquer brièvement ma propre expérience de lying au Rozet. Brièvement, car c'est malgré tout personnel et intime, et surtout ça pourrait passer pour une certaine forme d'impudeur !

Nous étions quatre à suivre la semaine de lying. Deux qui avaient déjà commencé le travail et revenaient pour la deux ou troisième fois, et deux petits nouveaux dont moi. Je suis mitigé quant à mon expérience. Directement, j'ai l'impression qu'elle a été très infructueuse ; mais indirectement, elle a aussi été révélatrice, et donc fructueuse.

Infructueuse, car une fois allongé, il m'était pratiquement impossible de ressentir des sensations particulières, sans doute à cause de mon esprit commentateur qui s'emparait, malgré moi, à chaque fois de l'affaire, et bloquait leur expression. Si malgré tout j'arrivais à partir dans une sensation, elle restait vide de toute charge émotive, et aucune image-souvenir n'émergeait. Et même si je partais d'un souvenir bien précis, il m'était impossible de ressentir l'émotion et les sensations associées. Bloquage. Ce fut assez frustrant, surtout en sachant que les autres, eux, parvenaient sans difficulté à plonger dans leur inconscient jusqu'à des noeuds-racines.

Mais fructueuse, car cette frustration a fait remonter une sorte de sentiment d'infirmité quant à ce qui concerne les domaines de l'expression, de la communication et des relations. Le contexte de privation du Rozet, le fait de ne pas pouvoir fuir, ont permis que cela me "saute à la gueule", avec plus d'ampleur que jamais. Sentiment d'infirmité pouvant facilement évoluer en colère contre soi, voire en haine de soi. C'est plutôt effrayant de voir ça, mais aussi rassurant, de justement le voir. Car tout comme la plupart de nos émotions, ce n'est pas quelque chose de créé, d'ajouté par la situation, mais cela a "toujours" été présent au fond. A là réflexion et à la rétrospection, je le vois bien.

Voilà donc un pas de plus sur le sentier !

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Mariette 19/08/2016 13:42

Merci pour ces explications (sur Le Rozet et sur KarmaLing) et cet avis personnel, libre et non "codifié-darma" qui me permet de me lancer avec moins d’appréhension dans le week-end "découvert" à venir. J'espère y trouver plein d'autres personnes "normales" et vivre, comme toi apparemment, une belle aventure (sans le rocambolesque que sous entend le mot aventure, mais juste l'avancée sur ce chemin qu'est la découverte de soi et de son rapport au monde)
Merci

Pascal Bourguignon 19/01/2016 23:44

Respect ! Je suis fier de toi :)

Alain Bourguignon 21/01/2016 22:33

Merciiiiiiiiiii :-)